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Justice - Sujets Corrigés

2 dissertations complètes

Sujet #1

La justice n'est-elle qu'une convention sociale ?

Problématique :

La justice repose-t-elle uniquement sur des conventions arbitraires établies par les sociétés humaines, ou possède-t-elle un fondement objectif et universel ?

Plan Détaillé

A. La relativité historique et culturelle des normes de justice

Pascal dans les Pensées souligne la diversité des conceptions de la justice selon les lieux et les époques : 'Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà'. Ce qui est juste ici peut être injuste ailleurs. Cette relativité suggère que la justice n'a pas de fondement naturel mais dépend des conventions établies par chaque société.

Réf : Pascal, Pensées, fragment 94

B. Le contrat social comme origine artificielle de la justice

Pour les sophistes comme Glaucon dans La République de Platon, la justice résulte d'un compromis : 'Faire tort est bon et le subir est mal [...] De là naquirent les lois et les conventions'. La justice n'est qu'un accord entre individus égoïstes pour limiter mutuellement leurs prétentions, un moindre mal acceptable.

Réf : Platon, La République, Livre II (position de Glaucon)

C. L'utilité sociale comme seul critère

Pour l'utilitarisme de Bentham, une loi est juste si elle maximise le bonheur du plus grand nombre. 'La nature a placé l'humanité sous l'empire de deux maîtres souverains : la peine et le plaisir'. La justice n'a pas de contenu intrinsèque, elle est ce qui sert l'intérêt collectif dans un contexte donné.

Réf : Bentham, Introduction aux principes de la morale et de la législation

Transition : Cependant, si la justice n'était qu'une convention arbitraire, comment pourrait-on critiquer certaines lois comme injustes ? N'existe-t-il pas un critère supérieur aux conventions positives ?

A. Le droit naturel comme norme supérieure

Aristote dans la Politique distingue le juste légal (nomikon) du juste naturel (physikon). 'Le juste politique est en partie naturel, en partie légal'. Il existe des principes de justice universels, fondés sur la nature humaine, qui transcendent les conventions particulières et permettent de juger les lois positives.

Réf : Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre V, chapitre 7

B. La raison comme source universelle de justice

Kant dans la Doctrine du droit fonde la justice sur l'impératif catégorique rationnel : 'Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle'. La justice n'est pas conventionnelle mais rationnelle : est juste ce qui respecte la dignité et l'autonomie de toute personne comme fin en soi.

Réf : Kant, Métaphysique des mœurs, Doctrine du droit

C. Les droits humains comme expression d'une justice objective

La Déclaration universelle des droits de l'homme (1948) affirme l'existence de droits 'inaliénables' et 'universels'. Ces droits ne sont pas créés par les conventions sociales mais reconnus comme inhérents à la personne humaine. Ils fournissent un critère objectif pour évaluer la justice des institutions.

Réf : Déclaration universelle des droits de l'homme, 1948

Transition : Mais cette affirmation d'un fondement universel de la justice ne risque-t-elle pas d'imposer une conception particulière sous couvert d'universalité ? Comment articuler l'exigence d'universalité et le respect de la diversité ?

A. Distinguer le principe et ses applications

Aristote introduit la notion d'équité (epieikeia) pour adapter les principes généraux aux cas particuliers. 'L'équitable est juste, non selon la loi, mais comme correctif de la justice légale'. Il y a des principes universels de justice, mais leur application concrète doit tenir compte des contextes.

Réf : Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre V, 1137b

B. Le consensus par recoupement (overlapping consensus)

Rawls dans Libéralisme politique montre qu'un accord sur des principes de justice est possible malgré la diversité des conceptions du bien. Différentes doctrines morales peuvent converger sur des principes politiques communs pour des raisons différentes. La justice comme équité peut être acceptée dans un 'consensus par recoupement'.

Réf : Rawls, Libéralisme politique, 1993

C. La justice comme processus de dialogue

Habermas dans Droit et démocratie propose une éthique de la discussion : sont justes les normes qui peuvent recueillir l'assentiment de tous les concernés dans une discussion rationnelle libre de domination. La justice n'est ni purement conventionnelle ni imposée a priori, mais émerge d'un processus délibératif authentique.

Réf : Habermas, Droit et démocratie, 1992

Conclusion

Bilan :

La justice présente effectivement une dimension conventionnelle : ses applications concrètes varient selon les sociétés et les époques. Cependant, cette variabilité ne signifie pas l'absence de fondement objectif. Il existe des principes rationnels ou naturels de justice qui transcendent les conventions particulières.

Réponse :

La justice n'est donc pas qu'une convention sociale : elle repose sur des exigences universelles (dignité humaine, égalité, impartialité) dont les modalités d'application peuvent varier. Elle est à la fois enracinée dans l'universel et incarnée dans le particulier.

Ouverture :

Reste la question pratique : comment faire prévaloir ces exigences universelles de justice face aux conventions injustes sans tomber dans l'impérialisme culturel ? Comment respecter la diversité tout en maintenant des standards éthiques non négociables ?

Sujet #2

Peut-on être juste envers soi-même ?

Problématique :

La justice, traditionnellement pensée comme vertu régissant les rapports entre individus, peut-elle aussi s'appliquer à la relation de soi à soi, ou est-elle nécessairement intersubjective ?

Plan Détaillé

A. La justice comme vertu essentiellement relationnelle

Aristote dans l'Éthique à Nicomaque affirme qu'il ne peut y avoir d'injustice envers soi-même car 'nul ne peut faire tort volontairement à soi-même'. La justice suppose l'altérité : on est juste ou injuste envers autrui, pas envers soi. Un individu ne peut être simultanément celui qui commet l'injustice et celui qui la subit.

Réf : Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre V, chapitre 11

B. L'identité de la volonté exclut le conflit interne

Si être injuste suppose faire subir à quelqu'un ce qu'il ne veut pas, alors on ne peut être injuste envers soi puisque ce qu'on se fait à soi-même, on le veut par définition. Comme le souligne Thomas d'Aquin reprenant Aristote, 'ce que quelqu'un fait volontairement, il le souffre volontairement, et il ne subit donc pas d'injustice'.

Réf : Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 59

C. La confusion entre imprudence et injustice

Ce qu'on appelle parfois 'injustice envers soi-même' (se négliger, se nuire) relève en réalité de l'imprudence ou de l'intempérance, non de l'injustice. Ces vices concernent notre rapport à nous-mêmes, tandis que la justice régule nos rapports aux autres. C'est une erreur catégorielle que de parler d'injustice dans ce cas.

Réf : Distinction aristotélicienne entre vertus éthiques

Transition : Pourtant, l'expérience du conflit intérieur et du remords ne suggère-t-elle pas qu'il existe en nous une pluralité qui rend possible une forme de justice ou d'injustice envers soi ?

A. La structure tripartite de l'âme selon Platon

Dans La République, Platon divise l'âme en trois parties : raison, cœur (thumos) et appétits. La justice de l'âme consiste en ce que chaque partie accomplisse sa fonction : la raison doit gouverner, le cœur la seconder, et les appétits obéir. L'injustice envers soi-même survient quand cette hiérarchie est bouleversée.

Réf : Platon, La République, Livre IV

B. Le respect de soi comme forme de justice

Kant dans la Doctrine de la vertu établit des 'devoirs envers soi-même' qui incluent le respect de sa dignité d'être raisonnable. Se mentir à soi-même, se dégrader par la débauche, ou refuser de cultiver ses talents constituent des formes d'injustice envers l'humanité en sa propre personne. 'L'homme a le devoir de s'élever au-dessus de l'animalité de sa nature'.

Réf : Kant, Métaphysique des mœurs, Doctrine de la vertu

C. L'authenticité comme justice envers soi

Sartre dans L'Être et le Néant analyse la mauvaise foi comme une forme de trahison de soi. Lorsqu'on se ment à soi-même, qu'on se cache sa liberté et sa responsabilité, on commet une injustice envers ce qu'on est authentiquement. 'L'homme est condamné à être libre', se fuir dans l'inauthenticité, c'est se faire violence.

Réf : Sartre, L'Être et le Néant, chapitre sur la mauvaise foi

Transition : Mais cette justice envers soi ne présuppose-t-elle pas déjà la justice envers autrui ? Ne sont-elles pas fondamentalement liées ?

A. Le respect de soi conditionne le respect d'autrui

Pascal note dans les Pensées que 'qui veut faire l'ange fait la bête'. De même, celui qui ne se respecte pas lui-même ne peut authentiquement respecter autrui. Le mépris de soi conduit souvent au mépris des autres. Une juste relation à soi est la condition d'une juste relation aux autres.

Réf : Pascal, Pensées, fragment 358

B. La réciprocité entre justice personnelle et sociale

Platon établit un parallèle strict entre justice de l'âme et justice de la cité. Une cité ne peut être juste si les âmes individuelles sont désordonnées, et inversement, l'ordre juste de la cité favorise la justice intérieure. 'Il y a identité entre ce qui rend un homme juste et ce qui rend une cité juste'. Les deux formes de justice sont interdépendantes.

Réf : Platon, La République, Livre IV

C. L'exigence éthique totale

Spinoza dans l'Éthique montre que persévérer dans son être (conatus) et augmenter sa puissance d'agir constitue le fondement de toute éthique. Être juste envers soi (développer sa raison, chercher ce qui nous est utile) et être juste envers autrui (reconnaître que les hommes libres sont les plus utiles les uns aux autres) sont deux aspects d'une même vertu.

Réf : Spinoza, Éthique, Partie IV, propositions 18-35

Conclusion

Bilan :

Si la justice est classiquement définie comme vertu intersubjective, l'analyse de la structure de l'âme et de nos devoirs révèle qu'il existe une forme de justice ou d'injustice envers soi-même. Cette justice intérieure ne s'oppose pas à la justice envers autrui mais en est la condition.

Réponse :

On peut donc être juste envers soi-même, à condition de reconnaître en soi une pluralité (parties de l'âme, tensions entre nature et raison) qui permet un rapport éthique à soi. Cette justice personnelle est indissociable de la justice sociale : l'harmonie intérieure et l'ordre juste de la cité se présupposent mutuellement.

Ouverture :

Reste à déterminer la priorité : faut-il d'abord établir l'ordre juste en soi pour contribuer à l'ordre social (démarche platonicienne), ou la transformation des structures sociales est-elle le préalable nécessaire à la justice individuelle (perspective marxiste) ?

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