Platon
428-348 av. J.-C. • Idéalisme grec
Thèse principale :
La justice est l'harmonie de l'âme et de la cité, où chacun accomplit sa fonction propre selon sa nature.
Développement :
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Pour Platon, la justice n'est pas simplement une vertu parmi d'autres, mais le principe organisateur fondamental de l'âme individuelle et de la cité. Dans La République, il établit un parallélisme strict entre la structure de l'âme (raison, cœur, appétits) et celle de la cité (philosophes-gouvernants, gardiens, producteurs).
- 2
La justice consiste en ce que chaque partie de l'âme et chaque classe sociale accomplisse la fonction qui lui est propre sans empiéter sur celle des autres. Un État est juste quand les philosophes gouvernent grâce à leur sagesse, les gardiens défendent la cité grâce à leur courage, et les producteurs assurent la subsistance matérielle. De même, une âme est juste quand la raison commande, que le cœur la soutient, et que les appétits obéissent.
- 3
Cette conception holiste de la justice s'oppose à l'individualisme : la justice n'est pas l'intérêt du plus fort (Thrasymaque) ni un compromis entre égoïsmes (Glaucon), mais l'harmonie qui réalise le Bien pour chacun et pour tous. La cité juste est celle qui permet à chacun de développer son excellence propre (arétè) en vue du bien commun.
Citations clés
"La justice consiste en ce que chacun fasse ce qui lui revient et ne se mêle pas de plusieurs besognes."
— La République, Livre IV, 433b
"L'injustice n'est-elle pas une discorde entre ces trois parties, leur ingérence mutuelle et leur révolte contre l'ensemble de l'âme ?"
— La République, Livre IV, 444b
En dissertation :
Mobiliser Platon pour définir la justice comme harmonie organique plutôt que comme égalité arithmétique, et pour penser l'articulation entre justice individuelle et justice sociale. Utile pour critiquer les conceptions purement formelles ou légalistes de la justice.
Aristote
384-322 av. J.-C. • Réalisme grec
Thèse principale :
La justice est une vertu complète qui se décline en justice distributive (proportionnelle au mérite) et justice corrective (égalité arithmétique).
Développement :
- 1
Aristote développe dans l'Éthique à Nicomaque une analyse systématique de la justice comme vertu éthique. Il distingue la justice générale (légalité, respect des lois) de la justice particulière, elle-même subdivisée en justice distributive et justice corrective.
- 2
La justice distributive concerne la répartition des biens, honneurs et charges selon le mérite (kat' axian). Elle suit une proportion géométrique : à chacun selon sa contribution ou son excellence. Ce n'est pas l'égalité absolue mais l'équité proportionnelle. La justice corrective, quant à elle, vise à rétablir l'égalité dans les échanges (contrats) et les torts (délits), selon une égalité arithmétique stricte.
- 3
Aristote introduit également la notion d'équité (epieikeia) comme correctif nécessaire à la justice légale. Les lois, par leur généralité, ne peuvent prévoir tous les cas particuliers. L'équité est 'une correction de la loi, là où elle se montre insuffisante en raison de son caractère général'. Elle permet d'adapter la règle générale aux circonstances particulières sans perdre l'esprit de justice.
Citations clés
"Le juste est ce qui est conforme à la loi et ce qui respecte l'égalité ; l'injuste, ce qui est contraire à la loi et ce qui viole l'égalité."
— Éthique à Nicomaque, Livre V, 1129a
"L'équitable, tout en étant juste, n'est pas le juste selon la loi, mais un correctif de la justice légale."
— Éthique à Nicomaque, Livre V, 1137b
En dissertation :
Mobiliser Aristote pour distinguer différentes formes de justice (distributive/corrective), pour défendre une justice proportionnelle au mérite contre l'égalitarisme absolu, ou pour introduire l'équité comme tempérament nécessaire à la rigidité de la loi.
John Rawls
1921-2002 • Libéralisme égalitaire
Thèse principale :
La justice comme équité (fairness) repose sur deux principes choisis derrière un voile d'ignorance : égalité des libertés de base et principe de différence.
Développement :
- 1
Rawls propose dans Théorie de la justice (1971) une refondation contractualiste de la justice. Par une expérience de pensée appelée 'position originelle', il imagine des individus rationnels choisissant les principes de justice derrière un 'voile d'ignorance' qui les empêche de connaître leur position sociale, leurs talents, leur conception du bien.
- 2
Dans cette situation hypothétique d'impartialité, Rawls affirme que seraient choisis deux principes : 1) Principe d'égale liberté : chacun doit avoir un droit égal au système le plus étendu de libertés de base compatible avec un système similaire pour tous ; 2) Principe de différence : les inégalités sociales et économiques doivent être organisées de façon à être au plus grand bénéfice des plus défavorisés et attachées à des fonctions ouvertes à tous.
- 3
Cette théorie se veut une alternative tant à l'utilitarisme (qui peut sacrifier les droits individuels au bien-être collectif) qu'au libertarisme (qui accepte toute inégalité issue du marché). La justice comme équité garantit la priorité des libertés fondamentales tout en exigeant que les inégalités économiques soient justifiées par leur contribution au bien-être des plus démunis.
Citations clés
"La justice est la première vertu des institutions sociales comme la vérité est celle des systèmes de pensée."
— Théorie de la justice, 1971, Introduction
"Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions : elles doivent être attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, dans des conditions d'égalité équitable des chances ; et elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société."
— Théorie de la justice, 1971, §13
En dissertation :
Mobiliser Rawls pour défendre une conception égalitaire de la justice tout en acceptant certaines inégalités justifiées, pour critiquer l'utilitarisme ou le libertarisme, ou pour penser l'articulation entre liberté et égalité dans une démocratie constitutionnelle.
Karl Marx
1818-1883 • Matérialisme historique
Thèse principale :
La justice bourgeoise est une idéologie masquant l'exploitation capitaliste ; la vraie justice nécessite l'abolition des classes et la propriété collective des moyens de production.
Développement :
- 1
Marx critique radicalement les conceptions morales et juridiques de la justice, qu'il considère comme des superstructures idéologiques reflétant les rapports de production économiques. Dans L'Idéologie allemande et Le Capital, il montre que le droit et la justice sous le capitalisme servent les intérêts de la classe dominante (la bourgeoisie) en légitimant l'exploitation du travail.
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L'État et le droit ne sont pas neutres mais constituent 'le pouvoir organisé d'une classe pour l'oppression d'une autre'. Le contrat de travail, présenté comme un échange libre et équitable, masque en réalité l'extraction de la plus-value : le travailleur n'est payé que pour une partie de sa journée de travail, le reste constituant le profit du capitaliste. Cette exploitation est légale et apparaît juste dans le cadre juridique bourgeois.
- 3
Pour Marx, la véritable justice ne peut s'accomplir par des réformes juridiques dans le cadre capitaliste, mais nécessite une transformation révolutionnaire des rapports de production. Dans la Critique du programme de Gotha, il évoque une première phase communiste où règne le principe 'à chacun selon son travail', puis une phase supérieure où sera possible 'de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins'.
Citations clés
"Le droit ne peut jamais être à un niveau plus élevé que l'état économique de la société et que le degré de civilisation qui y correspond."
— Critique du programme de Gotha, 1875
"Entre des droits égaux, c'est la force qui décide."
— Le Capital, Livre I, section III, chapitre 10
En dissertation :
Mobiliser Marx pour critiquer les conceptions formelles de la justice qui ignorent les rapports économiques réels, pour dénoncer l'écart entre égalité juridique et inégalité matérielle, ou pour penser la justice comme transformation sociale plutôt que comme principe abstrait.
Friedrich Nietzsche
1844-1900 • Philosophie du soupçon
Thèse principale :
La justice est une création des faibles pour limiter la puissance des forts ; elle exprime le ressentiment de la morale d'esclaves contre la morale des maîtres.
Développement :
- 1
Nietzsche développe dans La Généalogie de la morale une analyse généalogique qui démasque les origines psychologiques de nos concepts moraux, dont la justice. Il distingue deux types de morale : la morale des maîtres (aristocratique, affirmative, valorisant la force et la noblesse) et la morale des esclaves (née du ressentiment, réactive, valorisant l'humilité et l'égalité).
- 2
La justice, telle que nous la concevons, est une invention de la morale d'esclaves. Les faibles, incapables de s'affirmer par leur propre force, ont créé des valeurs (égalité, compassion, justice) qui limitent la puissance des forts. 'Quand les opprimés, les foulés aux pieds, les violentés se disent entre eux : soyons différents des méchants, c'est-à-dire bons'. La justice devient une arme du ressentiment.
- 3
Nietzsche appelle à un renversement des valeurs (Umwertung) : plutôt que de chercher une impossible égalité, il faut affirmer la différence hiérarchique des forces vitales. La véritable 'justice' serait la reconnaissance de l'inégalité fondamentale des êtres et l'affirmation de la volonté de puissance. 'Qu'est-ce qui est bon ? Tout ce qui élève le sentiment de puissance, la volonté de puissance, la puissance elle-même en l'homme'.
Citations clés
"Partout où l'on exerce la justice et où on la maintient, on voit une puissance plus forte chercher des moyens de mettre fin, parmi de plus faibles qui lui sont subordonnées, au déchaînement insensé du ressentiment."
— La Généalogie de la morale, 2e dissertation, §11
"La vie elle-même est essentiellement appropriation, agression, assujettissement de ce qui est étranger et plus faible."
— Par-delà bien et mal, §259
En dissertation :
Mobiliser Nietzsche pour critiquer radicalement les présupposés égalitaires de la justice moderne, pour dévoiler les motivations psychologiques (ressentiment) derrière les revendications de justice, ou pour penser une conception aristocratique et hiérarchique de l'excellence contre l'égalitarisme démocratique.
