Justice - Définition
Étymologie, distinctions conceptuelles et enjeux philosophiques
Étymologie de la Justice
Le terme français « justice » provient du latin justitia, dérivé de jus, juris (le droit, la loi). En grec ancien, le concept se dit δικαιοσύνη (dikaiosúnē), issu de δίκη (díkē), qui désigne à la fois le jugement, la coutume et l'ordre du monde. Cette double racine latine et grecque révèle d'emblée la tension constitutive de la notion : entre la loi positive (jus) et l'idée d'un ordre juste ou d'une équité naturelle (díkē).
Définition Philosophique de la Justice
Définition générale :
En philosophie, la justice est une vertu cardinale (avec la prudence, la tempérance et le courage) qui consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû (suum cuique tribuere). Cette définition classique, formulée par Ulpien (Digeste, I, 1, 10) et reprise par Cicéron (De Officiis), articule deux dimensions :
- Une vertu individuelle (justice particulière) : disposition stable de la volonté à respecter les droits d'autrui et à agir avec équité.
- Un principe d'organisation sociale et politique (justice générale) : norme régulant la distribution des biens, des charges et des droits dans une communauté, visant l'harmonie (Platon, République, Livre IV) et l'égalité proportionnelle (Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre V).
Elle se distingue ainsi du simple légalisme : une loi peut être injuste si elle ne correspond pas à l'idée d'équité (cf. Antigone de Sophocle opposant la loi divine à la loi humaine de Créon).
Justice : Distinctions Conceptuelles
1. Justice commutative vs Justice distributive
Définition : Distinction aristotélicienne fondamentale (<em>Éthique à Nicomaque, V, 2-5</em>). La <strong>justice commutative</strong> (ou corrective) régit les échanges entre individus sur la base de l'<strong>égalité arithmétique</strong> (chacun reçoit l'équivalent exact de ce qu'il donne). La <strong>justice distributive</strong> concerne la répartition des biens et des honneurs par la communauté selon le mérite ou le besoin, sur la base d'une <strong>égalité géométrique ou proportionnelle</strong> (à chacun selon son dû).
Exemple :
Commutative : Un contrat de vente où le prix doit être équivalent à la valeur du bien. Distributive : L'attribution de places en classe préparatoire selon les résultats au bac (mérite) ou la politique des bourses selon les ressources (besoin).
2. Droit naturel vs Droit positif
Définition : La justice peut se fonder sur un <strong>droit naturel</strong> (ensemble de principes universels et immuables découlant de la nature humaine ou de la raison, comme chez <strong>Cicéron</strong> ou <strong>Locke</strong>), ou sur un <strong>droit positif</strong> (ensemble des lois effectivement promulguées par une autorité politique donnée, comme chez <strong>Kelsen</strong>). Le conflit entre les deux interroge la légitimité des lois : une loi injuste (contre le droit naturel) doit-elle être obéie ?
Exemple :
Droit naturel : L'article 1 de la Déclaration des Droits de l'Homme (1789) : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Droit positif : Le Code de la route ou le Code pénal d'un État particulier.
3. Justice formelle (procédurale) vs Justice substantielle (matérielle)
Définition : La <strong>justice formelle</strong> exige que les règles soient appliquées de manière égale, impartiale et selon des procédures claires (<em>« traiter les cas semblables de manière semblable »</em>). La <strong>justice substantielle</strong> s'intéresse au <strong>contenu</strong> et aux <strong>conséquences</strong> de ces règles, cherchant à réaliser un état de société équitable (équité). Une procédure parfaitement juste peut produire un résultat substantiellement injuste.
Exemple :
Formelle : Un concours anonymé où tous les candidats passent la même épreuve. Substantielle : La mise en place de quotas ou de conventions d'éducation prioritaire (CEP) pour corriger des inégalités sociales de départ, quitte à modifier la procédure formelle.
4. Équité vs Égalité
Définition : L'<strong>égalité</strong> est un traitement identique. L'<strong>équité</strong> (ou justice corrective) est un traitement <strong>différencié</strong> visant à rétablir une égalité réelle en tenant compte des situations particulières. Pour <strong>Aristote</strong> (<em>Éthique à Nicomaque, V, 10</em>), l'équité est « un correctif de la loi là où elle est en défaut en raison de son caractère général ».
Exemple :
Égalité : Donner la même somme d'argent de poche à deux enfants. Équité : Donner plus à l'aîné qui a des dépenses de transport pour le lycée, afin que les deux aient les mêmes chances de sortir avec des amis.
Enjeux Philosophiques de la Justice
1. Enjeu métaphysique : La justice est-elle une idée transcendante ou une construction humaine ?
Pour <strong>Platon</strong> (<em>République</em>), la justice est une <strong>Idée</strong> éternelle et immuable, reflet de l'ordre harmonieux du cosmos, que le philosophe-roi doit contempler pour l'incarner dans la Cité. À l'inverse, pour les sophistes comme <strong>Calliclès</strong> (<em>Gorgias</em>) ou pour <strong>Nietzsche</strong> (<em>Généalogie de la morale</em>), la justice n'est qu'une convention humaine, un outil créé par les faibles pour dompter la force des puissants (« volonté de puissance »).
2. Enjeu moral : Faut-il être juste par intérêt ou par devoir ?
<strong>Glaucon</strong> dans la <em>République</em> de Platon pose le défi : un homme qui aurait l'anneau de Gygès (pouvoir d'être invisible) resterait-il juste ? La justice n'est-elle qu'un pacte d'intérêt mutuel par crainte de subir l'injustice ? <strong>Kant</strong> (<em>Fondements de la métaphysique des mœurs</em>) répond que l'action juste doit être accomplie par pur <strong>respect pour la loi morale</strong> (impératif catégorique), et non par calcul. La justice est un devoir inconditionnel.
3. Enjeu politique : Quelle est la société la plus juste ?
C'est la question centrale de la philosophie politique. <strong>Aristote</strong> défend une justice proportionnelle aux mérites. <strong>Rawls</strong> (<em>Théorie de la justice</em>, 1971), dans une perspective contractualiste moderne, propose deux principes : 1) <strong>Égalité des libertés fondamentales</strong>. 2) <strong>Différence</strong> : les inégalités socio-économiques ne sont permises que si elles bénéficient aux plus défavorisés (« principe de différence ») et sont attachées à des positions ouvertes à tous (« égalité des chances »). Cette théorie s'oppose à l'<strong>utilitarisme</strong> (Bentham, Mill) qui sacrifie parfois la justice au nom du plus grand bonheur du plus grand nombre.
4. Enjeu existentiel : Peut-on vivre dans un monde injuste ?
L'expérience de l'injustice radicale (comme dans les récits des camps, cf. <strong>Primo Levi</strong>) pose la question du sens. Pour <strong>Camus</strong> (<em>L'Homme révolté</em>), face à l'absurde et à l'injustice du monde, la révolte est l'affirmation d'une valeur humaine commune qui fonde la justice. Agir pour la justice devient alors un impératif existentiel pour donner une cohérence à son existence, même si la justice parfaite demeure un idéal régulateur (<strong>Kant</strong>).
