Etat - Définition
Étymologie, distinctions conceptuelles et enjeux philosophiques
Étymologie de l'État
Le terme « État » vient du latin « status » (position, situation, condition), lui-même dérivé du verbe « stare » (se tenir debout, être ferme). Cette racine évoque l'idée de stabilité et de permanence d'une forme politique organisée.
En philosophie politique, on le distingue du concept grec de « polis » (πόλις), qui désigne la cité comme communauté politique et espace de la vie bonne (eudaimonia), notamment chez Aristote (Politiques, I, 2). La polis est une totalité organique, tandis que l'État moderne, théorisé par Machiavel (Le Prince, 1532) et Hobbes (Léviathan, 1651), est une construction artificielle et souveraine.
Définition Philosophique de l'État
Définition générale :
En philosophie, l'État désigne une forme d'organisation politique souveraine qui détient le monopole de la violence légitime (Max Weber, Le Savant et le Politique, 1919) sur un territoire déterminé et une population donnée. Il institue un ordre juridique et administratif permanent, distinct de la société civile.
Pour Hobbes, l'État (Commonwealth) est le produit d'un contrat social qui met fin à l'état de nature (« guerre de tous contre tous ») en confiant tous les pouvoirs à un souverain (Léviathan, ch. XVII). Rousseau le définit comme la personne morale résultant de l'aliénation totale de chaque associé à la communauté (Du Contrat social, I, VI). Hegel y voit la réalisation de l'Idée éthique et « la marche de Dieu dans le monde » (Principes de la philosophie du droit, §258), moment suprême de l'Esprit objectif.
L'État se caractérise par sa souveraineté (autorité suprême, indivisible et inaliénable, selon Bodin), sa permanence (il survit aux changements de gouvernement) et sa fonction d'institution des lois.
État : Distinctions Conceptuelles
1. État vs Société civile
Définition : Distinction hégélienne fondamentale. La <strong>société civile</strong> (<em>bürgerliche Gesellschaft</em>) est la sphère des besoins économiques, des intérêts particuliers et des corporations. L'<strong>État</strong> est la sphère de l'universel, de l'intérêt général et de la rationalité politique éthique. L'État dépasse et unifie les contradictions de la société civile (Hegel, <em>Principes de la philosophie du droit</em>, §§182-256).
Exemple :
Un conflit social entre employeurs et salariés relève de la société civile. La loi qui institue un code du travail et le tribunal qui l'applique relèvent de l'État, censé transcender les intérêts particuliers pour le bien commun.
2. État vs Gouvernement
Définition : Le <strong>gouvernement</strong> est l'instance exécutive temporaire qui incarne et met en œuvre la politique de l'État. L'<strong>État</strong> est la structure permanente qui préexiste et survit aux gouvernements. Cette distinction est au cœur de la théorie de la raison d'État (Botero, Machiavel).
Exemple :
En France, la Ve République est l'État (institutions permanentes : Constitution, administration, système judiciaire). Le Premier ministre et son cabinet forment le gouvernement, qui change après des élections ou une motion de censure.
3. État de droit vs État policier
Définition : Dans l'<strong>État de droit</strong>, tous, y compris les gouvernants, sont soumis à la loi, et les libertés individuelles sont garanties par une Constitution et un pouvoir judiciaire indépendant (Kant, <em>Théorie et pratique</em>). L'<strong>État policier</strong> (ou État autoritaire) fonde son pouvoir sur la coercition arbitraire, la surveillance et la suppression des libertés, la loi étant un instrument au service du pouvoir.
Exemple :
L'Allemagne contemporaine, avec sa Loi fondamentale et sa Cour constitutionnelle fédérale, est un État de droit. Le régime nazi (1933-1945), qui suspendit l'état de droit et gouverna par décrets et terreur (Gestapo), était un État policier.
4. État-nation vs Empire
Définition : L'<strong>État-nation</strong>, concept moderne issu du traité de Westphalie (1648) et des révolutions du XVIIIe siècle, associe un État souverain à une <strong>nation</strong> (communauté imaginée partageant une culture, une histoire, un territoire - cf. Renan, <em>Qu'est-ce qu'une nation ?</em>). L'<strong>Empire</strong> est une structure politique supranationale, hiérarchique, englobant des peuples divers sous une autorité centrale (ex : Empire romain, Empire ottoman).
Exemple :
La France est un État-nation unitaire. L'Union européenne, bien que supranationale, n'est pas un empire car elle est fondée sur le volontariat et le principe d'égalité entre États membres. L'Empire romain, lui, assimilait ou soumettait les peuples conquis.
Enjeux Philosophiques de l'État
1. Enjeu métaphysique : L'État, nature ou artifice ?
L'État est-il une réalité naturelle (la <em>polis</em> comme fin de l'homme « animal politique » selon Aristote) ou une construction artificielle et nécessaire pour contenir les passions humaines (artifice du contrat chez Hobbes) ? Cette question engage une anthropologie fondamentale : l'homme est-il par nature un être de communauté ou un individu asocial ?
2. Enjeu moral : La légitimité de la contrainte étatique
Sur quel fondement moral l'État peut-il exercer sa violence légitime et exiger l'obéissance ? Est-ce le consentement (contrat social chez Locke ou Rousseau), l'utilité commune (Bentham), la tradition (Burke) ou la rationalité historique (Hegel) ? L'enjeu est de concilier l'autorité nécessaire à l'ordre social avec la liberté et l'autonomie morale de l'individu (Kant).
3. Enjeu politique : Souveraineté et limites du pouvoir
La souveraineté de l'État est-elle absolue (Bodin, Hobbes) ou doit-elle être limitée (séparation des pouvoirs chez Montesquieu, <em>De l'esprit des lois</em>, 1748) ? Faut-il un État minimal (« gendarme ») garantissant seulement la sécurité (liberalisme classique) ou un État-providence intervenant dans la sphère économique et sociale pour assurer la justice ? C'est le débat entre libertés négatives et positives (Isaiah Berlin).
4. Enjeu existentiel : L'individu face à la machine étatique
L'État, en tant qu'appareil bureaucratique impersonnel et rationnel (Weber), ne tend-il pas à écraser l'individu, à le réduire à un simple administré ? C'est la critique de l'<strong>aliénation politique</strong> développée par Marx (l'État comme instrument de la classe dominante) et l'analyse de la « bête froide » chez Nietzsche (<em>Ainsi parlait Zarathoustra</em>, « De la nouvelle idole »). L'enjeu est de préserver la possibilité d'une vie authentique et d'une action significative au sein de la cité.
