Langage - Définition
Étymologie, distinctions conceptuelles et enjeux philosophiques
Étymologie du Langage
Le terme français « langage » dérive du latin populaire linguaticum, formé sur lingua (la langue, organe de la parole). En latin classique, lingua désigne à la fois l'organe et la faculté de parler, puis par extension, le langage et la langue particulière d'un peuple (cf. Cicéron).
Cette origine latine croise le concept grec fondamental du λόγος (logos), qui signifie à la fois la parole, le discours, la raison et le principe organisateur du réel (Héraclite, fragment 50 : « Il faut suivre ce qui est commun à tous : le Logos »). Cette double racine annonce déjà la tension constitutive entre l'aspect instrumental (lingua) et l'aspect rationnel/ontologique (logos).
Définition Philosophique du Langage
Définition générale :
En philosophie, le langage est le système de signes conventionnels et articulés permettant l'expression de la pensée et la communication entre les êtres doués de raison. Il ne se réduit pas à un simple outil de communication, mais constitue une structure symbolique organisée qui médiatise notre rapport au monde, à autrui et à nous-mêmes.
Comme le souligne Heidegger dans Être et Temps, « Le langage est la maison de l'être » : il est le milieu dans lequel la réalité se donne à comprendre. Pour Ferdinand de Saussure (fondateur de la linguistique moderne), le langage est un système de signes où chaque signe unit un signifiant (image acoustique) et un signifié (concept). Enfin, Wittgenstein dans ses Recherches philosophiques propose de voir dans le langage un ensemble de « jeux de langage » inscrits dans des « formes de vie », insistant sur sa dimension pratique et contextuelle.
Langage : Distinctions Conceptuelles
1. Langue / Parole
Définition : Distinction fondamentale établie par Ferdinand de Saussure dans son <em>Cours de linguistique générale</em> (1916). La <strong>langue</strong> (langue) est le système abstrait, social et conventionnel, l'ensemble des codes partagés par une communauté (grammaire, syntaxe, vocabulaire). La <strong>parole</strong> (parole) est l'acte individuel et concret d'utilisation de ce système, la réalisation phonique et subjective de la langue.
Exemple :
La langue française avec ses règles grammaticales (ex: accord du participe passé) vs. le fait que je prononce maintenant la phrase : « Je réfléchis à cette distinction. » La première est un trésor collectif, la seconde un acte ponctuel.
2. Signifiant / Signifié
Définition : Au sein du signe linguistique saussurien, le <strong>signifiant</strong> est la face matérielle et sensible du signe (la suite de sons ou de lettres). Le <strong>signifié</strong> est le concept mental, le sens auquel le signifiant renvoie. Leur union est arbitraire (il n'y a pas de lien naturel entre le son « arbre » et le concept d'arbre).
Exemple :
Pour le signe « chat » : le signifiant est la suite phonétique /ʃa/ ou graphique C-H-A-T. Le signifié est le concept mental de l'animal félin domestique. En anglais, le signifiant différent « cat » renvoie au même signifié, prouvant l'arbitraire du signe.
3. Langage naturel / Langage formel
Définition : Le <strong>langage naturel</strong> (français, anglais...) est historiquement constitué, évolutif, ambigu, et possède une dimension pragmatique et poétique. Le <strong>langage formel</strong> (logique mathématique, langage de programmation) est artificiellement créé, univoque, régi par des règles syntaxiques strictes et dépourvu de connotations.
Exemple :
La phrase naturelle « Cette preuve est belle » (où « belle » a une dimension esthétique et subjective) vs. l'énoncé formel en logique propositionnelle « P → Q » (où chaque symbole a une définition unique et opérationnelle).
4. Énoncé constatif / Énoncé performatif
Définition : Distinction introduite par le linguiste J.L. Austin dans <em>Quand dire, c'est faire</em>. Un <strong>énoncé constatif</strong> décrit un état de fait et peut être vrai ou faux. Un <strong>énoncé performatif</strong> accomplit une action par le fait même d'être énoncé, dans des conditions appropriées. Son critère n'est pas la vérité, mais la <em>félicité</em> (réussite).
Exemple :
Constatif : « La fenêtre est fermée » (vérifiable). Performatif : « Je te promets de venir » ou « Je vous déclare mari et femme » (l'énonciation réalise l'acte de promesse ou de mariage).
Enjeux Philosophiques du Langage
1. Enjeu métaphysique : Le langage donne-t-il accès au réel ou l'interpose-t-il ?
Le langage est-il un <strong>médium transparent</strong> qui reflète la structure du monde (comme le pensait la philosophie classique, ex: la théorie de la vérité-correspondance) ou un <strong>filtre déformant</strong> qui structure a priori notre expérience ? Pour <strong>Bergson</strong> (<em>Essai sur les données immédiates de la conscience</em>), le langage intellectualise et spatialise la durée intérieure, trahissant le flux du vécu. À l'inverse, pour <strong>Merleau-Ponty</strong>, il est l'« incarnation » de la pensée, notre chair symbolique pour habiter le monde.
2. Enjeu moral et politique : Le langage est-il un instrument de domination ou d'émancipation ?
Le langage véhicule et perpétue les rapports de pouvoir. <strong>Pierre Bourdieu</strong> analyse la <em>« légitimité linguistique »</em> comme un capital symbolique qui renforce les dominants. <strong>George Orwell</strong>, dans <em>1984</em>, montre comment la <em>Novlangue</em> vise à appauvrir la pensée pour mieux la contrôler. À l'opposé, le langage est aussi l'outil de la <strong>délibération démocratique</strong> (Habermas et son « agir communicationnel ») et de la <strong>contestation</strong> (la prise de parole publique comme acte de résistance).
3. Enjeu existentiel : Sommes-nous parlés par le langage ou en sommes-nous les auteurs ?
Le langage nous précède (nous naissons dans une langue déjà faite) et nous traverse. Pour les structuralistes (inspirés de Saussure et de Lacan), <strong>« c'est le langage qui nous parle »</strong> plus que nous ne le parlons ; notre inconscient est structuré comme un langage. L'enjeu existentiel est alors de trouver une parole authentique au sein de ce système préexistant. La littérature et la poésie (cf. <strong>Rimbaud</strong> : « Trouver une langue ») apparaissent comme le lieu de cette quête d'une expression personnelle et créatrice.
4. Enjeu anthropologique : Le langage est-il le propre de l'homme ?
Depuis <strong>Aristote</strong> qui définissait l'homme comme <em>« zoon logon echon »</em> (l'animal possédant le logos), la capacité de langage articulé et réflexif est considérée comme le critère distinctif de l'humanité. Cet humanisme linguistique est aujourd'hui questionné : l'éthologie montre des systèmes de communication complexes chez les animaux, et l'intelligence artificielle produit des énoncés syntaxiquement corrects. L'enjeu est alors de redéfinir la spécificité du langage humain, peut-être moins dans la communication que dans la capacité à produire des <strong>énoncés métalinguistiques</strong> (parler du langage) et des <strong>fictions</strong> (raconter ce qui n'est pas).
