Technique - Définition
Étymologie, distinctions conceptuelles et enjeux philosophiques
Étymologie de la Technique
Le terme français « technique » dérive du latin « technicus », lui-même emprunté au grec « τεχνικός » (technikós), adjectif dérivé de « τέχνη » (téchnē).
Dans la philosophie grecque, notamment chez Aristote (Éthique à Nicomaque, Livre VI), la téchnē désigne un savoir-faire productif, une disposition à produire accompagnée d'une règle vraie (hexis meta logou alēthous). Elle s'oppose à la physis (la nature) comme ce qui est produit par l'homme. Le latin « ars, artis » (l'art) en est l'équivalent approximatif, couvrant à la fois les beaux-arts et les arts mécaniques.
Définition Philosophique de la Technique
Définition générale :
En philosophie, la technique est l'ensemble des procédés méthodiquement élaborés et transmissibles, visant à produire un résultat utile (un objet, un état de choses, un service). Elle se caractérise par :
- Une rationalité instrumentale : elle est un moyen en vue d'une fin (Max Weber).
- Une extériorisation des capacités humaines dans des outils ou des machines (André Leroi-Gourhan).
- Une médiation entre l'homme et la nature, lui permettant de la transformer (Karl Marx).
- Un savoir pratique et systématique, distinct à la fois de la science pure (théorique) et de l'empirie immédiate.
Comme le note Martin Heidegger dans « La Question de la technique » (1954), l'essence de la technique moderne n'est pas instrumentale, mais un « arraisonnement » (Gestell) du réel, qui le met en demeure de livrer une énergie exploitable.
Technique : Distinctions Conceptuelles
1. Technique vs Technologie
Définition : La <strong>technique</strong> est la pratique concrète, le savoir-faire. La <strong>technologie</strong> (du grec <em>technè</em> et <em>logos</em>, discours sur la technique) est la science ou l'étude systématique des techniques. La technologie est une réflexion sur les principes et les méthodes de la technique.
Exemple :
Savoir forger une épée est une <em>technique</em>. Étudier l'évolution historique des procédés de métallurgie ou les principes physiques de la trempe est de la <em>technologie</em>.
2. Technique vs Art (au sens de τέχνη)
Définition : En grec, les deux relèvent de la <em>téchnē</em>. La distinction moderne oppose la <strong>technique</strong> (visant l'utile, le reproductible, obéissant à des règles fixes) à l'<strong>art</strong> (visant le beau, l'unique, relevant du génie). Pour <strong>Kant</strong> (<em>Critique de la faculté de juger</em>), l'art est une production par liberté, là où la technique suit un plan déterminé.
Exemple :
La menuiserie (technique) produit une table fonctionnelle selon un plan. La sculpture (art) produit une œuvre esthétique dont la règle n'est pas prédéterminée.
3. Technique vs Science
Définition : La <strong>science</strong> (épistémè) cherche à connaître et à comprendre le vrai, par des théories. La <strong>technique</strong> cherche à produire et à agir efficacement, par des règles pratiques. La science répond à la question « pourquoi ? », la technique à la question « comment ? ». Elles sont néanmoins intimement liées dans la technoscience moderne.
Exemple :
La thermodynamique (science) énonce les lois de la conversion de la chaleur en travail. Le moteur à combustion interne (technique) applique ces lois pour créer une force motrice.
4. Technique artisanale vs Technique industrielle
Définition : La <strong>technique artisanale</strong> est portée par un individu maîtrisant l'ensemble du processus de production. La <strong>technique industrielle</strong>, analysée par <strong>Karl Marx</strong> et <strong>Georges Friedmann</strong>, repose sur la division du travail, la machine automatisée et la séparation du travailleur de son outil et du produit fini.
Exemple :
Un potier modelant un vase de A à Z (artisanat) vs un ouvrier sur une chaîne de montage, répétant une tâche parcellaire sur une voiture (industrie).
Enjeux Philosophiques de la Technique
1. Enjeu métaphysique : La technique comme mode de dévoilement du monde
Pour <strong>Heidegger</strong>, la technique moderne n'est pas un simple outil. Elle est un <strong>« arraisonnement » (Gestell)</strong> qui impose à la nature (et à l'homme lui-même) de se présenter comme un « fonds » disponible et exploitable. Elle définit un nouveau rapport à l'être, où tout devient ressource. La question est de savoir si nous pouvons retrouver un rapport plus libre et poétique à l'étant.
2. Enjeu moral et éthique : La responsabilité face à la puissance technique
La technique confère à l'homme un pouvoir démesuré, dont les conséquences (écologiques, génétiques, nucléaires) peuvent être irréversibles. <strong>Hans Jonas</strong>, dans <em>« Le Principe Responsabilité »</em> (1979), formule une nouvelle éthique impérative : « Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur Terre ». La technique oblige à penser une éthique de la responsabilité tournée vers le futur lointain.
3. Enjeu politique : L'autonomie de la technique et le système technicien
<strong>Jacques Ellul</strong>, dans <em>« La Technique ou l'Enjeu du siècle »</strong> (1954), décrit l'avènement d'un <strong>« système technicien »</strong> autonome, qui impose sa logique d'efficacité à toute la société, échappant au contrôle démocratique. La technique cesse d'être un moyen choisi pour devenir un milieu total qui détermine ses propres fins, menaçant la liberté humaine et réduisant la politique à de la simple gestion.
4. Enjeu existentiel : L'aliénation et la question du sens
La technique, en automatisant les tâches et en rationalisant le monde, pose la question du <strong>sens de l'agir humain</strong>. Pour <strong>Marx</strong>, le travail à la machine aliène l'ouvrier en le privant de la maîtrise de son activité. Plus largement, <strong>Günther Anders</strong> dans <em>« L'Obsolescence de l'homme »</em> évoque une « honte prométhéenne » : l'homme se sent inférieur à ses propres créations parfaites. La technique résout des problèmes d'efficacité, mais peut laisser l'homme désorienté quant aux finalités de son existence.
