Raison - Définition
Étymologie, distinctions conceptuelles et enjeux philosophiques
Étymologie de la Raison
Étymologie latine : ratio (calcul, compte, raisonnement, faculté de calculer) dérivé de ratus, participe passé de reor (penser, estimer). Source : Gaffiot, Dictionnaire Latin-Français.
Équivalent grec : λόγος (logos) qui désigne à la fois la parole, le discours, le raisonnement et le principe ordonnateur du monde. Chez les Stoïciens, le logos est la raison divine immanente. Source : Bailly, Dictionnaire Grec-Français.
Définition Philosophique de la Raison
Définition générale :
En philosophie, la raison désigne la faculté propre à l'être humain de connaître, de juger et de penser de manière discursive et logique, par opposition à la sensation, à l'imagination ou à la révélation. Elle se caractérise par :
- L'universalité : ses principes (comme le principe de non-contradiction) valent pour tout être pensant (Aristote, Métaphysique, Gamma, 3).
- La nécessité : elle produit des connaissances nécessaires et universelles, par opposition à l'opinion contingente (Platon, distinction entre doxa et epistémè dans La République, Livre VI).
- L'autonomie : pour Kant, la raison est la faculté de « tirer des principes de soi-même » (Critique de la raison pure, Préface de la 2e éd.). Elle est législatrice de la nature (raison théorique) et de la liberté (raison pratique).
Elle est donc à la fois un instrument de connaissance et un principe d'ordre dans la pensée et dans l'action.
Raison : Distinctions Conceptuelles
1. Raison vs Foi (Révélation)
Définition : Distinction fondatrice de la philosophie médiévale et moderne. La raison procède par démonstration et évidence naturelle, tandis que la foi s'appuie sur une autorité et une révélation surnaturelle (ex : vérités théologiques).
Exemple :
Le conflit entre Galilée et l'Église au XVIIe siècle incarne cette tension : la raison scientifique, fondée sur l'observation et le calcul mathématique (héliocentrisme), s'oppose à la lecture littérale des Écritures (géocentrisme).
2. Raison théorique (pure) vs Raison pratique
Définition : Distinction kantienne essentielle. La <em>raison théorique</em> (<em>reine Vernunft</em>) a pour objet la connaissance de ce qui est (domaine de la nature, régit par la causalité). La <em>raison pratique</em> a pour objet ce qui doit être (domaine de la liberté et de la moralité, régit par l'impératif catégorique).
Exemple :
Utiliser les mathématiques pour calculer la trajectoire d'une fusée relève de la raison théorique. Décider, par devoir, de dire la vérité même si cela nous nuit relève de la raison pratique (Kant, <em>Fondements de la métaphysique des mœurs</em>).
3. Raison discursive vs Intuition intellectuelle
Définition : La raison avance par concepts et déductions, étape par étape (discursivité). L'intuition intellectuelle saisit immédiatement et directement une vérité sans médiation. Pour Descartes, l'intuition (« lumière naturelle de la raison ») fonde le discours rationnel.
Exemple :
Démontrer pas à pas le théorème de Pythagore (raison discursive) vs saisir immédiatement l'évidence du cogito, « je pense, donc je suis » (intuition cartésienne, <em>Discours de la méthode</em>, IV).
4. Raison calculante (<em>Verstand</em>) vs Raison pensante (<em>Vernunft</em>)
Définition : Distinction hégélienne et heideggérienne. L'<em>entendement</em> (<em>Verstand</em>) est la raison analytique, technique, qui classe, calcule et manipule. La <em>raison</em> (<em>Vernunft</em>) au sens fort est synthétique, dialectique, capable de saisir les totalités et les contradictions pour les dépasser.
Exemple :
Un logiciel d'optimisation fiscale utilise la raison calculante. Comprendre les contradictions internes d'un système politique (comme la Terreur durant la Révolution française) et leur nécessaire dépassement relève de la raison dialectique hégélienne (<em>La Raison dans l'Histoire</em>).
Enjeux Philosophiques de la Raison
1. Enjeu métaphysique : La raison peut-elle connaître le réel dans sa totalité ?
La prétention de la raison à être la mesure du réel est remise en cause. Pour Kant, la raison bute sur des <strong>antinomies</strong> (contradictions insolubles) dès qu'elle veut connaître l'absolu (le monde dans sa totalité, Dieu, l'âme). La raison a des limites constitutives (<em>Critique de la raison pure</em>, Dialectique transcendantale). À l'inverse, pour Hegel, la raison est capable de saisir le réel rationnel car « tout ce qui est réel est rationnel » (<em>Principes de la philosophie du droit</em>, Préface).
2. Enjeu moral : La raison est-elle le fondement de la morale ?
Le rationalisme moral (Kant) affirme que la loi morale est un impératif <strong>a priori</strong> de la raison pratique, indépendant de tout intérêt sensible (« Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle »). S'opposent à cela les morales du sentiment (Rousseau, Hume pour qui « la raison est et ne doit qu'être l'esclave des passions ») ou les critiques de la raison instrumentale (Horkheimer, Adorno) qui montre qu'une raison dévoyée peut justifier les pires atrocités.
3. Enjeu politique : La raison garantit-elle un ordre social juste ?
Les Lumières (Locke, Montesquieu, Rousseau) ont fait de la raison publique le fondement du contrat social et des droits naturels, contre l'arbitraire et la tradition. Cependant, la Révolution française, censée incarner la raison en politique, a engendré la Terreur, révélant le risque d'une <strong>rationalité politique abstraite et tyrannique</strong> (critique de Burke, de Tocqueville). Le projet habermassien d'une « raison communicationnelle » cherche à fonder une démocratie délibérative sur l'échange rationnel et argumenté.
4. Enjeu existentiel : Vivre selon la raison, est-ce la voie du bonheur et de la sagesse ?
Pour les Stoïciens (Marc Aurèle, Sénèque), la sagesse consiste à « vivre selon la raison » (<em>kata logon</em>), en harmonie avec l'ordre universel, pour atteindre l'ataraxie. Pour Pascal au contraire, la « raison raisonnante » est impuissante face aux questions existentielles fondamentales : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » (<em>Pensées</em>, 423). La raison peut même être une fuite devant l'angoisse de l'existence (Kierkegaard). L'enjeu est celui de la place de la rationalité dans une vie pleinement humaine.
