Art - Définition
Étymologie, distinctions conceptuelles et enjeux philosophiques
Étymologie de l'Art
Le terme « art » provient du latin ars, qui traduit le grec technê. Ces deux termes désignaient originellement tout savoir-faire technique, toute habileté acquise par l'apprentissage et l'exercice. Chez les Grecs anciens, la technê englobait aussi bien la sculpture que la médecine, la navigation que la rhétorique. Aristote, dans l'Éthique à Nicomaque, définit la technê comme une « disposition à produire accompagnée de règle vraie ». Il n'existait donc pas encore de distinction nette entre art et technique.
Ce n'est qu'à partir du XVIIIe siècle, avec l'émergence de l'esthétique comme discipline philosophique, que le terme « art » en vient à désigner spécifiquement les beaux-arts : peinture, sculpture, architecture, musique, poésie. Cette évolution sémantique marque un tournant majeur : l'art n'est plus seulement un savoir-faire, mais devient l'expression du génie créateur et la recherche du beau.
Définition Philosophique de l'Art
Définition générale :
L'art peut être défini comme l'ensemble des activités humaines créatrices visant à produire des œuvres porteuses d'une valeur esthétique. Contrairement à la simple technique qui vise l'utile et l'efficace, l'art cherche à susciter une expérience sensible et à exprimer une vision du monde.
Selon Kant dans la Critique de la faculté de juger (1790), l'art est « une production par liberté », c'est-à-dire par un choix délibéré qui procède de la raison. Il distingue l'art des beaux-arts, qui sont « un mode de représentation qui est par lui-même final et qui, bien que sans but, n'en favorise pas moins la culture des facultés de l'esprit en vue de la communication sociale ».
Pour Hegel (Esthétique), l'art est « la manifestation sensible de l'Idée », une forme de révélation de la vérité à travers le sensible. L'œuvre d'art n'est pas une simple imitation, mais l'incarnation de l'Esprit dans la matière.
Nietzsche, dans La Naissance de la tragédie, voit dans l'art « l'activité proprement métaphysique de l'homme », celle qui donne sens à l'existence et qui transfigure le réel par la puissance créatrice.
Art : Distinctions Conceptuelles
1. Art vs Technique
Définition : <p>La <strong>technique</strong> (du grec <em>technê</em>) désigne un ensemble de procédés et de savoir-faire visant un <strong>but utilitaire</strong> et une <strong>efficacité pratique</strong>. Elle obéit à des <strong>règles</strong> transmissibles et reproductibles. L'<strong>art</strong>, au sens des beaux-arts, vise quant à lui la production d'œuvres dotées d'une <strong>valeur esthétique</strong>, sans finalité pratique immédiate. <strong>Kant</strong> distingue ainsi l'art mécanique (qui vise l'utile) de l'art esthétique (qui vise le beau). Toutefois, cette distinction n'est pas absolue : tout art requiert une technique, et toute technique peut comporter une dimension esthétique.</p>
Exemple :
Un artisan potier maîtrise une technique pour créer des objets utiles (vases, assiettes), mais lorsqu'il façonne une céramique uniquement pour sa beauté formale, sans usage pratique, il produit une œuvre d'art.
2. Beaux-arts vs Arts mécaniques
Définition : <p>Cette distinction, héritée de la <strong>Renaissance</strong> et théorisée au <strong>XVIIIe siècle</strong>, oppose les <strong>arts libéraux</strong> (ou beaux-arts : peinture, sculpture, musique, poésie, architecture) aux <strong>arts mécaniques</strong> (artisanat, métiers manuels). Les beaux-arts sont considérés comme l'expression du <strong>génie</strong> et de la <strong>liberté créatrice</strong>, tandis que les arts mécaniques relèvent de l'exécution répétitive et de l'utilité. Cette hiérarchie, contestée aujourd'hui, reflète une vision élitiste qui sépare le travail intellectuel du travail manuel.</p>
Exemple :
Au XVIIIe siècle, Michel-Ange est célébré comme un génie des beaux-arts pour ses fresques de la Chapelle Sixtine, tandis qu'un ébéniste habile est considéré comme un simple artisan pratiquant un art mécanique.
3. Art vs Nature
Définition : <p>L'<strong>art</strong> est une production <strong>humaine</strong>, fruit de l'intention et de la liberté, tandis que la <strong>nature</strong> produit spontanément selon des lois nécessaires. <strong>Aristote</strong> oppose ainsi la <em>technê</em> (art) à la <em>phusis</em> (nature) : « l'art achève ce que la nature ne peut mener à sa fin, ou bien l'imite ». Cependant, l'art peut aussi chercher à <strong>imiter la nature</strong> (mimêsis chez Platon et Aristote) ou au contraire à s'en affranchir totalement (abstraction moderne). La question devient alors : l'art doit-il reproduire fidèlement le réel naturel ou créer un monde nouveau ?</p>
Exemple :
Un paysage peint de manière réaliste imite la nature, tandis qu'une œuvre abstraite de Kandinsky crée des formes purement imaginaires sans référence au monde naturel.
4. Art classique vs Art moderne
Définition : <p>L'<strong>art classique</strong> (notamment gréco-romain et renaissant) repose sur des <strong>règles</strong> et des <strong>canons</strong> : proportion, harmonie, imitation du beau naturel, respect des genres. Il vise l'<strong>universel</strong> et le <strong>beau idéal</strong>. L'<strong>art moderne</strong> (XXe siècle), à l'inverse, privilégie la <strong>rupture</strong>, l'<strong>innovation</strong>, l'<strong>expression subjective</strong> et remet en question les notions mêmes de beauté et de représentation. <strong>Hegel</strong> annonce la « fin de l'art » comme accomplissement de sa mission spirituelle, ouvrant la voie à l'art moderne qui questionne son propre statut.</p>
Exemple :
Le David de Michel-Ange incarne l'idéal classique de beauté harmonieuse, tandis que les ready-made de Marcel Duchamp (comme Fontaine, 1917) remettent radicalement en question ce qu'est une œuvre d'art.
Enjeux Philosophiques de l'Art
1. Enjeu esthétique : Qu'est-ce que le beau et comment l'art y accède-t-il ?
L'art pose la question fondamentale du <strong>beau</strong> et de son universalité. Existe-t-il des critères objectifs du beau, ou celui-ci est-il purement subjectif ? <strong>Kant</strong> tente une synthèse : le jugement esthétique est subjectif (il repose sur le sentiment de plaisir), mais il prétend à l'universalité (nous jugeons « comme si » le beau était une propriété objective). L'enjeu est de comprendre comment l'art peut toucher universellement tout en étant une création singulière.
2. Enjeu moral : L'art a-t-il une responsabilité éthique ?
L'art peut-il ou doit-il être soumis à des normes morales ? <strong>Platon</strong> critique les poètes qui représentent les dieux de manière immorale et propose de censurer l'art dans la <em>République</em>. À l'opposé, la thèse de l'<strong>autonomie de l'art</strong> (« l'art pour l'art ») soutient que l'art n'a pas à servir la morale. L'enjeu est de savoir si la beauté peut justifier l'immoralité, ou si l'artiste doit répondre de l'effet de ses œuvres sur le public.
3. Enjeu politique : L'art est-il un instrument de pouvoir ou de libération ?
L'art peut servir la <strong>propagande</strong> et le pouvoir politique (art officiel, réalisme socialiste), mais il peut aussi être un outil de <strong>critique sociale</strong> et de <strong>résistance</strong>. <strong>Walter Benjamin</strong> analyse comment la reproductibilité technique change la fonction politique de l'art. <strong>Adorno</strong> voit dans l'art authentique une force de négation de l'ordre établi. L'enjeu est de déterminer si l'art est essentiellement politique ou s'il doit rester dans une sphère autonome.
4. Enjeu existentiel : L'art donne-t-il un sens à l'existence ?
<strong>Nietzsche</strong> affirme que « nous avons l'art afin de ne pas mourir de la vérité » : l'art est ce qui rend la vie supportable en la transfigurant. Il est une <strong>justification esthétique de l'existence</strong>. <strong>Schopenhauer</strong> voit dans l'art une échappatoire temporaire à la souffrance du vouloir-vivre. L'enjeu est de comprendre si l'art est une consolation illusoire ou une véritable réponse au non-sens de l'existence humaine.
